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Ceux du Forbot

Les dix paroles du fond du passé, Dix Commandements pour une Vie paisible
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6. En sortir à tout prix

Kamilia :

En 1956, les étudiants avaient déjà été éduqués par les communistes. Pourtant, ce sont eux qui ont lancé la révolution. Malgré les interdictions, ils se sont rassemblés à Budapest devant la statue de Petofi, un poète patriote. Ils ont récité un de ses poèmes interdit. Ce fut une explosion ! Tout Budapest était dans la rue. La foule chantait l'hymne national hongrois, interdit lui aussi. Les soldats hongrois se sont ralliés à la population. Ils ont ouvert les casernes et ont distribué des armes aux civils. Les Russes ont été pris pour cible. Les chars étaient attaqués avec des cocktails Molotov et immobilisés avec de la confiture que des gens étalaient sur la route. Les chars patinaient sur la confiture ! Les soldats russes ont été déstabilisés. Beaucoup d'entre eux se sont ralliés aux Hongrois avec armes, chars et bagages. Finalement, nous avions beaucoup d'armes. Les frontières étaient ouvertes.

Ah, si l'0ccident nous avait aidés ! C'était le moment. Ils nous ont laissés dans le pétrin. Oh, ils nous ont aidés, mais à leur façon ! Ils ont envoyé des camions avec de l'ouate, des aspirines et des biscuits, ça, oui. Ce n'était pas cela qu'il nous fallait. Nous avons été très déçus par l'Occident et je le suis encore maintenant. Je n'arrive pas à oublier comment ils nous ont laissés...

Viktor :

A l'Ouest, les gens n'avaient aucune idée de ce qu'était le communisme, de la misère dans laquelle nous vivions, tant au plan moral que physique. La moitié de l'Europe était asservie. Le monde ne bougeait pas. Staline faisait peur. Pourtant, quand il est mort en 53, nous avons commencé à rêver jusqu'à l'ultime explosion de 56, mais tout espoir était vain. Nous étions les victimes du traité de Yalta. Staline y avait surpassé les autres. Il savait où il voulait aller. Le président américain, Roosvelt était tout à fait sénile. Churchill était un ivrogne. Staline a reçu la moitié de l'Europe. C'est lui qui a gagné la guerre ! Il a vidé l'Europe de l'Est au profit de la Russie.

Kamilia :

Les Russes nous ont fait payer notre révolte ! Ils ont envoyé des nouvelles troupes bien armées, des nouveaux chars, des nouvelles techniques de répression. Ils ont commencé par écraser les Russes déserteurs qu'ils ont systématiquement exécutés, puis ce fut le tour des Hongrois. Les massacres ont été épouvantables. Tous ceux qui avaient participé à la révolution ont été exécutés. Les mineurs ont été enfermés. Les communistes ont attendu leur majorité pour les fusiller.

Par contre, Ils n'avaient pas pu refermer les frontières tout de suite. Beaucoup de gens ont fui. L'Occident avait envoyé des camions de la Croix Rouge. Ils sont repartis chargés de réfugiés, dont beaucoup d'enfants.

Nous aurions bien voulu partir, nous aussi, mais nous n'avions pas de moyens pour aller jusqu'à la frontière. S'ils en avaient eu la possibilité, tous les Hongrois auraient émigré. Le communisme se réinstallait déjà dans toute sa splendeur. Nous n'avions plus le courage d'affronter la sonnette de la peur et tout le reste. Nous avons chercher à partir par tous les moyens. Nous ne pensions plus qu'à cela.

Pendant la révolution, les Hongrois, aidés des soldats russes avaient déminé la frontière et détruit la clôture, mais les autorités soviétiques ont envoyé tellement de renfort que le rideau de fer a été très vite remis en état. La plupart des frontières étaient déjà refermées. Le rideau de fer avait été réparé : C'était des immenses clôtures, très hautes avec des barbelés énormes sous haute tension. Un lièvre qui le touchait, mourait instantanément. La zone était dégagée, le bois de nos belles forêts était coupé, l'herbe était fauchée et le sol jonché de mines. Des miradors dont certains avaient une hauteur de quarante à cinquante mètres, étaient assez proches l'un de l'autre pour assurer une surveillance constante du moindre mètre de frontière. Les Russes y étaient installés avec des mitraillettes. Avec leurs lunettes, à pareille hauteur, ils voyaient très loin et tiraient sur tout ce qui approchait un tant soit peu du rideau de fer. Heureusement, à la frontière yougoslave, il y avait encore des passages possibles. Les Russes n'avaient pas encore eu le temps de les refermer tous. Il nous fallait absolument saisir notre chance, trouver le moyen de nous rendre jusque là sans nous faire repérer.


Kamilia :

Pendant quinze jours, nous avions vraiment cru à la liberté retrouvée. Les soldats russes cantonnés en Hongrie étaient à nos côtés. Nous pensions que le communisme était définitivement fini, que l'esclavage russe était terminé, mais le plus affreux était à venir ! Il est arrivé avec les troupes fraîches envoyées en masse de Moscou. Les massacres ont commencé, sans pitié. Les arrestations se succédaient. Les familles restaient sans nouvelles de leurs proches arrêtés. Il fallait partir.

Le pays était à l'arrêt. Il n'y avait plus de moyen de transport, ni de communication. Le plus jeune de mes beaux-frères est parti en camion avec toute sa famille. C'était un convoi de la Croix Rouge qui retournait vers l'Autriche. Arrivé à la frontière, le chauffeur n'a pas voulu prendre le risque de passer avec eux. Ils ont dû se débrouiller à pied, comme tous ceux qui avaient pu profiter du convoi. Ma belle-soeur avait donné de puissants somnifères aux enfants avant de descendre du camion, car s'ils avaient pleuré, tout le monde aurait été pris. Les fuyards auraient été exécutés.

Ils ont eu de la chance. Ils sont partis assez tôt, dans le branle-bas général. Le rideau de fer n'avait pas encore été réinstallé. Ils sont passés en Autriche assez facilement. Ils étaient exténués, mais heureux d'être libres et en vie. Un Autrichien leur a offert spontanément gîte et couvert. Ils ont été très bien accueillis. Très vite, une villa a été mise à leur disposition. Ils ont même reçu un peu d'argent. Mon beau-frère a trouvé du travail dans une banque, dans son métier.

Nous avons appris qu'ils étaient passés. Nous aussi, nous voulions partir, mais comment ? Il n'y avait pas de train, pas de bus. Comment pouvions-nous rejoindre la frontière autrichienne ? Avant que nous n'ayons pu trouver la moindre solution, nous apprenions que la frontière était déjà refermée. Il ne fallait plus espérer aller en Autriche.

Mon mari avait effectué des travaux de maçonnerie avec des religieuses. Chassées de leur couvent par les communistes, elles avaient troqué le voile contre des bleus de maçon. Les ouvriers chuchotaient entre eux que c'était des religieuses, mais qu'il ne fallait pas le dire. Les pauvres, elles travaillaient dur. Elles préparaient le mortier et le portaient aux maçons dans des brouettes. Mon mari s'était lié d'amitié avec elles. De temps en temps, ils parlaient discrètement ensemble. C'est ainsi qu'il avait appris que l'une d'elle provenait de la frontière yougoslave.

Une radio clandestine émettait en hongrois depuis l'Occident. Nous l'écoutions en cachette. C'est ainsi que nous avions connaissance des passages encore ouverts vers la Yougoslavie. La nuit, nous nous sommes secrètement rendus chez les religieuses, les collègues de mon mari. Nous avons marché dans la nuit jusqu'au village voisin, où elles habitaient. Notre projet était de leur demander des informations sur la région frontalière dont elles recevaient régulièrement des nouvelles. Le frère de l'une d'elle habitait une zone qui, heureusement, n'était pas encore refermée. La nuit suivante, ce sont elles qui sont venues jusque chez nous, toujours à pied et en secret. Notre fuite et son organisation ont été décidées cette nuit-là.

Tout a été mis au point : Avec le train qui recommençait à circuler, nous allions pouvoir gagner la région frontalière du sud. Il nous faudrait changer à Budapest. Jusque là, il n'y avait rien à craindre. Après cela, plus nous avancerions vers la frontière, plus cela deviendrait risqué. La religieuse allait nous accompagner jusque chez son frère. Une fois sur place, nous recevrions des informations récentes et précises. Afin de ne pas éveiller les soupçons, nous avions décidé d'acheter les billets séparément. Par contre, en cas d'interrogatoire, nous avions mis au point la même version pour tout le monde : Nous allions chez son frère acheter des cochons. Aux autres voyageurs, il fallait également dire ça. A l'approche de la frontière, les contrôles étaient particulièrement sévères. Là, c'était certain : Nous allions être questionnés. Nous devions dire que nous étions de lointains cousins en quête de cochons. Jusque Budapest, nous avions convenu que nous voyagerions séparément, ensuite, nous ferions le trajet ensemble. Les recommandations de la religieuse étaient formelles : Nous ne pouvions prendre aucune valise, même pas une robe, pas de tartines, rien. Le moindre bagage nous rendrait suspects. Nous allions acheter des cochons, nous ne partions pas en voyage !

A la gare, nous avons fait semblant de ne pas nous connaître. Les enfants nous accompagnaient. L'aînée avait sept ans. Le petit avait quatre ans. Nous avons quitté la maison très tôt le matin. Il y avait beaucoup de neige. Nous avons mis les enfants sur le traîneau. Nous les avons tirés sur les cinq kilomètres qui nous séparaient de la gare. Là, nous avons aperçu notre amie, la religieuse, mais nous l'avons ignorée, comme convenu.

A Budapest, nous avons failli rater la correspondance. Les enfants nous retardaient. Il en a fallu de peu que la religieuse aille seule chez son frère, mais in extremis, nous avons trouvé notre train. Notre amie nous y attendait. Elle nous a bien aidés.

Elle était décontractée. Elle tricotait en bavardant, tout naturellement, alors que nous étions tout de même un peu crispés. Le voyage était long. Il a duré toute la journée. Le train s'est arrêté à la dernière station importante, à une dizaine de kilomètres de la frontière yougoslave. Nous avons été contrôlés par deux éléments de la police politique en uniforme, accompagnés d'un soldat russe et de sa mitraillette. Ils passaient scrupuleusement tous les papiers en revue. Chez les communistes, les cartes d'identité, c'était des petits carnets, un peu comme un passeport. Tout y était consigné, y compris la vie professionnelle. Heureusement, ce jour-là, ils n'ont pas vu que mon mari avait perdu son travail après la révolution.

Viktor :

Ils m'avaient mis dehors ! Je n'avais pas le bon pedigree. Il était temps que je m'en aille !

Kamilia :

C'était inscrit sur son carnet. Heureusement, ils ne l'ont pas vu ! Leur inspection a duré un bon moment. Autour de nous, les gardes faisaient descendre la plupart des voyageurs. Nous avons raconté notre histoire. Ils se sont concerté. Un des policiers nous a rendu nos documents d'identité. C'était bon signe. Il s'est éloigné, puis s'est ravisé. Le voilà qu'il revient ! Yésus Maria ! Il nous dit de descendre. Cela signifiait que nous allions être conduits dans des camps de concentration pour tentative de fuite, comme tous ces pauvres gens déjà descendus qui n'avaient pas pu justifier leur voyage. Voilà que c'était notre tour, malgré notre histoire bien ficelée . Nous étions désespérés. La religieuse, très calme lui dit : Mais Monsieur, nous allons chez mon frère. Nous allons acheter des cochons. Il lui demanda de prouver qu'elle disait vrai. Elle lui suggéra de téléphoner de la gare pour vérifier que son frère habitait bien là où elle disait. C'est ce qu'ils ont fait. Ils ont téléphoné et obtenu confirmation de l'administration communale de Tompa : Le frère en question habitait bien le village où il élevait des cochons. Ouf ! Nous avons été les seuls à avoir pu rester dans le train jusqu'au village frontalier de Tompa. Sans cette religieuse, nous aurions été cuits, bons pour la prison. Grâce à elle, et peut-être aussi grâce au curé de notre paroisse, nous avons pu réussir. Avec les religieuses, le curé était le seul au courant de notre projet de passage à l'Ouest. Il nous a accompagné par des prières et sa messe quotidienne dédiée à saint Joseph, le patron des réfugiés. A la frontière, j'ai pensé aux prières du curé et cela m'a donné du courage.

Viktor :

Quand on a peur, on devient religieux, c'est très humain.

Kamilia :

Nous sommes enfin arrivés à Tompa. Il faisait nuit. Notre amie nous a conduit chez son frère, mais le village était tellement grand et si mal éclairé qu'elle ne trouvait pas la maison. Nous avions peur dans ces rues noires ! Tout d'un coup, un camion est arrivé derrière nous. Nous allions être arrêtés... Deux réservistes hongrois sont descendus du camions en rigolant. Ils nous ont vus bien sûr, mais ils avaient sans mieux à faire que de nous traquer. Ils sont entrés dans une maison. La poitrine palpitante, nous marchions en veillant à ne donner aucun signe extérieur d'excitation. Nous avions pourtant très peur. Notre vie se jouait là. Quoiqu'il arrive, plus rien ne serait plus jamais pareil.

Nous avons fini par trouver la fameuse maison du frère de la religieuse. Sa belle-soeur nous a accueilli par une scène épouvantable. Elle refusait de nous laisser entrer. C'était trop dangereux, disait-elle. Des gens étaient déjà passés par chez eux. Ils avaient été arrêtés à la frontière. La maison était surveillée. Il n'était pas question de rentrer chez eux. Elle ne voulait pas être pendue.

La religieuse est intervenue. Elle lui a gentiment expliqué que nous n'allions pas rester, mais que nous n'avions rien mangé de toute la journée. Elle lui a demandé juste un peu de pain et un peu de chaleur, car nous avions froid. Nous avons pu entrer.

La providence était là ! Un jeune homme habitait dans la maison. Il était employé communal en qualité d'agronome, un homme au-dessus de tout soupçon, bien intégré dans le système. Il avait en charge les kolkhozes de la région. Il connaissait donc très bien la campagne. Moyennant finance, il a accepté de nous conduire vers la frontière. Il demandait beaucoup. Nous n'avions pas le sou. La religieuse a payé pour nous. Après, longtemps après, nous avons pu la rembourser.

Nous avons mangé, puis nous sommes partis avec le jeune homme. Il n'était pas trop rassuré. Il nous a enjoint de le suivre de loin. De temps en temps, il s'arrêterait et nous attendait un peu. Il nous fallut à nouveau traverser ce long village. J'avais très peur que nous soyons repérés. La nuit, comme ça, avec deux enfants, nous avions vraiment l'air d'une famille en fuite.

Le jeune homme était loin devant nous. Lui aussi avait peur. Il était clair qu'il ne nous serait d'aucun secours en cas de d'interpellation. Il y avait de la neige. Heureusement, car nous avons traversé un cimetière et sa silhouette disparaissait sans cesse entre les monuments. Ses pas dans la neige nous permirent de le suivre.

Après le cimetière, nous avons traversé des champs. Notre guide s'est arrêté et nous a attendu. Il nous a expliqué que nous devions continuer seuls. Nous devions marcher tout droit dans la direction qu'il nous indiquait. Nous devions traverser un bois, puis un champs labouré, puis un bois d'acacia, puis encore un champs. Là, nous allions voir les miradors. Nous devions passer entre deux miradors. Il pensait que la frontière n'était pas encore surveillée à cet endroit, mais il n'en était pas certain. Lui ne prenait pas le risque d'être tué en allant plus loin.

Il nous souhaita bonne chance et fit demi-tour, sans se retourner. Nous étions seuls dans la nuit noire, dans la neige. Notre petit qui n'avait que quatre ans était assis sur les épaules de Viktor. Notre grande marchait à nos côtés. La plupart du temps, nous la traînions en lui intimant de se taire. La pauvre était fatiguée. Elle comprenait qu'il se passait quelque chose de grave. Les enfants ne pleuraient pas. Notre troisième germait dans mon ventre.

Alors que nous passions devant un petit bosquet, des chiens se sont mis à aboyer. Nous pensions que c'était fini. Nous allions nous faire prendre. La peur au ventre, nous avons continué notre marche. Les chiens ont fini par se taire.

Au loin, nous avons vu les miradors se dessiner dans la blanche étendue. Il n'y avait plus un arbre, rien pour se cacher. Serrés l'un contre l'autre, nous avancions vers la mort ou la liberté. Il s'agissait de passer tout droit entre les deux géants. Nous avancions avec détermination quand, tout à coup, une déflagration nous pétrifia. Une immense lumière s'éleva et éclaira la plaine d'un mirador à l'autre. Mon mari m'a placée dans l'ombre de son corps, pour me protéger. Nous nous sommes blottis l'un contre l'autre en protégeant les enfants de notre mieux. Nous nous attendions à être abattus. Ma fille s'est mise à hurler. Nous n'avons pas pu la faire taire. Le petit regardait la lumière avec intérêt. Elle s'est éteinte doucement. C'était une fusée éclairante, ce que nous appelions, nous les Hongrois, une bougie de Staline. Seuls les cris de notre fille perçaient encore le silence de la nuit. Nous avons continué notre marche entre la mort et l'espoir. A chaque pas, nous reprenions un peu de vigueur.

Tout à coup, dans la nuit blême, nous aperçûmes une silhouette qui avançait dans la neige. Je me suis raidie. Mon mari m'a chuchoté à l'oreille : "N'aie pas peur, celui-là n'est pas un Russe."

Viktor

Les Russes se déplaçaient toujours à deux ou à trois, jamais seuls. Ils avaient bien trop peur !

Kamilia :

L'homme avançait en disant : "ne Boj sa, ne boj sa", ce qui signifie "n'aie pas peur, n'aie pas peur". Il approchait. Ma fille pleurait toujours. "Yougoslave, Yougoslave", disait-il. C'était un garde frontière yougoslave. "Ne boj sa." Il caressa ma fille. "Ne boj sa, Yougoslave". Il nous a conduit dans un abri et nous y a laissés. Je ne sais pas ce que c'était. C'était une pièce ronde assez petite avec de la paille par terre. Nous étions épuisés. Nous aurions voulu dormir, mais ma fille pleurait. Elle pleurait, la pauvre. Je n'arrivais pas à la consoler.

Elle s'est calmée au lever du jour. D'autres réfugiés sont arrivés, puis d'autres encore. Nous sommes restés là toute la journée, sans rien à manger. Le soir, les Yougoslaves nous ont fait monter dans un camion et nous ont amenés dans un endroit, une salle de gymnastique probablement. Ils ont mis de la paille par terre et nous sommes restés là, toujours sans rien à manger.

Viktor :

Confort total !

Kamilia :

Le lendemain soir, nous avons reçu notre premier repas. C'était des pâtes avec du pavot. C'était bon. On avait faim. On a tout mangé.

Viktor :

C'était bon. Je n'ai jamais rien mangé d'aussi bon !

Kamilia :

Nous n'avions rien mangé depuis deux jours, bien sûr que ce repas nous a semblé bon !

Nous sommes restés là encore trois jours. Ensuite, les Yougoslaves nous ont emmenés à Palic. Il y avait beaucoup de Hongrois dans ce patelin, car cette région avait appartenu à la Hongrie auparavant. Une jeune fille hongroise, habitante de la petite ville, venait régulièrement dans le camp. Elle rendait visite à sa tante enfermée, tout comme nous. J'ai demandé à cette jeune fille de bien vouloir envoyer un télégramme à mon père pour lui dire que nous étions sains et saufs en Yougoslavie. Nous n'avions pas un centime. La jeune fille a accepté d'envoyer le télégramme à ses frais. Mon père l'a reçu et a informé toute la famille, grâce à cette jeune fille inconnue.

De là, les Yougoslaves nous ont mis dans un train et nous ont envoyés dans le sud, près de la frontière bulgare. Nous allions être logés dans des hôtels, disaient-ils. Nous y serions très bien, ils nous emmenaient dans un endroit magnifique.

J'ai insisté auprès des responsables yougoslaves pour qu'ils nous envoient à Belgrade. Nous devions, en effet, nous rendre à l'ambassade belge, car notre cousine résidant en Belgique acceptait de nous prendre en charge chez elle. J'ai beaucoup insisté, mais ils n'ont rien voulu entendre. Ils nous ont emmenés avec tous les autres vers le paradis qu'ils nous réservaient. Nous avons voyagé toute la journée dans un train spécial rempli de réfugiés hongrois.

Avant de rejoindre notre hôtel, nous devions d'abord nous rendre dans une caserne pour prendre un bain. Nous étions tout de même contents de pouvoir enfin nous laver.

Nous sommes arrivés. Les femmes ont été dirigées d'un côté, les hommes d'un autre. Ils nous ont fait déshabiller avant d'entrer dans une immense salle au plafond richement garni de tuyaux troués. Nous étions nues. Les soldats prenaient plaisir à nous regarder. Ils riaient bruyamment. Je m'en fichais, déjà déformée que j'étais par ma grossesse ! Ils pouvaient rigoler ! J'étais trop contente de pouvoir me laver. Nous avons reçu une serviette pour nous essuyer. Ensuite, nous avons remis nos vêtements.

Ils nous ont conduits en car vers les "hôtels", comme ils disaient. C'était une ancienne caserne. Il n'y avait que des lits serrés les uns contre les autres. Il faisait froid.

Les poêles étaient trop petits. Nous recevions très irrégulièrement du charbon en quantité insuffisante. La nourriture était infecte. Nous mangions dans des réfectoires surpeuplés. Il n'y avait pas de cabinets pour nos besoins et ça, c'était le pis ! Dans une grande salle, il y avait des trous à même le sol bétonné. Un moulage de pieds était incrusté dans le ciment de chaque côté de chaque trou. Il fallait y placer les pieds et s'accroupir pour faire ses besoins dans le trou. Il n'y avait pas de papier pour s'essuyer, pas de savon pour se laver. Cela a duré des mois, jusqu'à ce qu'après avoir protesté jusqu'à la grève, nous ayons obtenu la visite de la Croix-Rouge, un peu de savonnette et quelques petites choses. J'ai demandé des souliers, car j'étais toujours dans mes bottes qui pourrissaient sur moi.

Nous sommes restés là un peu plus de trois mois. Le temps est long quand on est enfermé dans un camp. Nous étions gardés par la police yougoslave. Nous ne pouvions pas sortir. Quelque fois, je m'échappais quand même.

Je voulais vendre ma montre bracelet pour acheter de la nourriture pour mes enfants, car nous étions mal nourris. Nous avions faim. J'ai profité de l'inattention du policier en conversation avec un résident pour me faufiler, tout simplement par la porte. Il y avait là une bonne chose : un ruisseau qui coulait avec de l'eau chaude, entre deux bâtiments de ce qui avait dû être une caserne. D'où nous étions, sur la colline, nous pouvions apercevoir des villages en bas. Mon plan était de descendre vers un de ces villages pour vendre ma montre.

A l'époque, la Yougoslavie était très pauvre, surtout là, dans le Sud. J'ai entrepris un porte à porte systématique, mais chaque fois, les habitants ne m'ouvraient pas. Ils me faisaient signe de partir. Il avaient reçu des consignes très strictes de leurs autorités qui les enjoignaient de ne pas avoir de relations avec nous, les réfugiés hongrois. Malgré l'hostilité des habitants qui me faisaient signe de m'en aller, j'ai persévéré un peu plus bas dans la vallée. Il y avait une plus grosse ferme. Je ne suis pas du genre à renoncer facilement. Malgré le berger allemand qui montait la garde, je me suis approchée. Ce fut épouvantable. Le chien a sauté vers moi. Il me mordait partout. Heureusement, j'avais ma vieille fourrure, du chat sauvage qui ne me quittait pas depuis la Hongrie. Elle m'avait tenu chaud tout l'hiver. Là, elle a souffert en me protégeant des crocs du chien furieux. Il m'a mordu à la poitrine, mais n'a eu que des poils dans sa gueule, puis pareille au ventre. Ensuite, il m'a mordu la cuisse et j'ai encore la marque, ici. Mon manteau s'était ouvert. Il a su me mordre. J'ai pensé : "Ce chien va me manger." J'ai empoigné son collier et, avec une force que je ne me connaissais pas, je l'ai tenu à distance, à bout de bras. Il aboyait, sautait, bondissait. Je l'ai tenu ainsi pendant un moment, jusqu'à ce que, enfin, une femme sorte de la maison. Après m'avoir fait signe, en vain, de lâcher le chien, elle s'est approchée, a empoigné le collier, m'a délivrée du chien qu'elle a ramené vers la maison. De sa porte, elle aussi m'a fait signe de partir.

Vaincue, je suis partie. J'ai remonté la côte vers la caserne. Je suis rentrée discrètement au camp. J'étais ensanglantée. Quand il m'a vue, mon mari m'a grondée parce que j'avais quitté le camps, alors que c'était interdit. Je suis rentrée avec la montre, sans nourriture. J'étais déçue, mais tout de même fière d'avoir osé tout cela pour eux.

Viktor:

Il y a eu aussi l'épisode de la poule !

Kamilia :

Ah, oui ! Quelle histoire !

Il y avait une famille tzigane internée avec nous. Eux aussi étaient des réfugiés. "Des réfugiés politiques", disaient-ils fièrement. Ils étaient de vrais bohémiens, avec beaucoup d'enfants. Tout comme moi, ils sont sortis du camp, mais eux ne sont pas rentrés bredouilles ! Ils avaient « trouvé » une poule. Ils sont rentrés dans le camps, avec la poule, par la grande porte. L'agent de police a laissé faire. La Tzigane est allée dans la cuisine. Elle a préparé la poule et a demandé à ceux qui travaillaient là de la cuire pour eux. La police a laissé faire et a autorisé les cuisinières à cuire la poule.

Comme pour chaque repas, nous étions attablé au réfectoire sous la surveillance d'un policier. Celui-ci a fait signe à la Tzigane d'aller cher sa poule. Tout le monde protestait, criant à l'injustice. Pas démontée du tout, la femme est revenue de la cuisine avec sa poule sur un plateau. Le policier le lui a repris des mains et l'a reporté dans la cuisine. La salle a applaudi. La poule cuite était confisquée. Tout le monde était content. Les Tziganes juraient et pestaient.

Nous avons mangé notre maigre repas sans viande, puis chacun a regagné les chambres. J'ai dit a mon mari : "Vas-y. Moi, j'attends que tout le monde soit monté, puis j'irai à la cuisine. La poule y est peut être encore." Mon mari se fâche : "Mais non ! Qu'est-ce que tu penses ! Les cuisinières ont déjà mangé la poule ! Tu ne penses qu'à faire des choses illégales. Je n'aime pas ça." Il monte avec les enfants. Têtue, je ne le suis pas. Je vais dans la cuisine. Le personnel était justement à table. Il venait de commencer à manger la poule. Je me suis approchée et leur ai demandé une cuisse pour mes deux enfants. Il m'ont donné la cuisse avec la patte. Je suis fièrement montée avec cette cuisse. Les enfants l'ont dévorée. J'avais été mordue. J'en ressentais encore une vive douleur, mais j'avais pu donner un peu de viande à mes enfants. J'étais contente.

C'est terrible, quand on a faim ! Dans ce camp, Il y avait souvent des disputes pour un simple morceau de pain. Quand les gens ont faim, ils deviennent agressifs.

Outre la nourriture insuffisante, nous avions un gros souci : La Yougoslavie étant communiste, elle aussi, nous avions peur que les autorités ne nous expulsent vers la Hongrie. Nous ne nous sentions donc pas en sécurité. Heureusement, les Yougoslaves aimaient l'argent que l'ONU leur donnait pour notre subsistance. Ils recevaient par personne bien plus que ce que nous leur coûtions, d'autant plus que nous manquions de tout. Nous ne recevions même pas de savon, ni de papier toilette, rien. De la Croix-Rouge, nous avons reçu quelques vieux vêtements. Moi, tout ce que j'ai eu, c'est une paire de souliers usagers. Ils étaient trop grands, mais j'ai été contente de les recevoir, de pouvoir enfin quitter mes bottes en caoutchouc, d'autant plus que le printemps arrivait.


Viktor :

Un jour béni, les autorités sont venues nous trouver dans notre camp de réfugiés pour nous signifier notre libération. Nos papiers étaient en règle. Nous pouvions quitter le camp. Nous devions aller à Belgrade. Nous n'avions pas à nous inquiéter : Tout était organisé.

Un policier nous a escortés jusqu'à la gare. Il est monté avec nous dans le train et nous a accompagné jusqu'à Belgrade. Il avait réservé un compartiment rien que pour nous. Il s'est allongé sur une des deux banquettes et a dormi toute la nuit. Nous, c'est à dire ma femme, les enfants et moi, sommes restés assis sur l'autre banquette, sans même pouvoir allonger un peu les enfants de tout le voyage.

A Belgrade, il nous a accompagnés jusqu'au bureau de l'ONU et là, il nous a laissés. Ma cousine avait obtenu de la Belgique un permis de séjour, un permis de travail et tous les papiers nécessaires. Tout ce dossier avait été transmis à l'ONU, avec de l'argent qu'elle nous envoyait pour le train et un peu plus qu'on nous remis. Le soir même, nous sommes rentrés dans un petit restaurant et nous avons mangé jusque par-dessus le gosier, tant nous étions affamés.

Il nous restait quelques formalités à accomplir avant de pouvoir prendre le train vers la Belgique. Nous avons été installés dans une maison. C'était assez confortable. Nous étions libres de circuler. Nous en avons profité pour visiter la vieille ville.

Le moins agréable fut d'aller chercher les passeports pour pouvoir voyager. Je me suis rendu à l'adresse indiquée par l'employé de l'ONU. J'ai attendu presque toute la matinée dans une file qui ne cessait de s'allonger. Enfin, je me suis retrouvé face à un guichet, une toute petite fenêtre. Je devais me pencher pour parler à l'employée. Cette dernière était pressée, derrière moi, quarante personnes attendaient. Elle me tendit donc les formulaires et me dit de les remplir moi-même. Mais là, c'était trop. Non seulement, je risquais tout de même de me tromper, mais en plus, il me faudrait à nouveau attendre mon tour après ces quarante personnes. Non ! C'était trop. J'attendais dans la file depuis des heures. Je lui présentais tous les documents requis. C'était à elle de remplir les formulaires, pas à moi. Au terme d'une discussion infructueuse, je lui ai dit tout simplement : "S'il vous plaît, faites-le". Et elle l'a fait.

Quand l'employée a vu le nom de mon épouse, son visage s'est éclairé. "Votre femme a-t-elle fait des études à Notre Dame de Sion ?", me demanda-t-elle. "Oui, bien sûr" lui répondis-je.

Kamilia :

C'était une de mes amies de pension. Nous étions dans la même classe. C'était une Hongroise qui vivait là-bas en Yougoslavie. Auparavant sa famille possédait une grande propriété qui a été nationalisée aussi. Elle a trouvé du travail dans un bureau de l'ONU grâce à sa connaissance des langues. En Yougoslavie, le système communiste était moins rigide qu'en Hongrie. Les anciens nobles, les anciens riches pouvaient trouver un travail décent en fonction de leurs capacités. C'était plus juste.

Après son travail, elle est venue nous rendre visite. Elle nous a apporté des oranges et du chocolat. Oh que c'était bon ! Les enfants se sont régalés.

Nous avions nos passeport, nos permis, les tickets de train. Nous sommes partis pour le grand voyage vers l'Occident. La frontière n'était pas très loin. Déjà nous étions en Autriche.

Viktor :

Mon frère vivait à Vienne. Nous ne pouvions tout de même pas passer si près de lui sans le voir, lui et sa famille !

Normalement, nous ne pouvions pas scinder notre voyage. Avec nos tickets, les haltes n'étaient pas permises, mais nous avons tout de même fait étape en Autriche. Nous sommes allés voir mon frère. Nous avons dormi chez lui et le lendemain, nous avons repris le train. Personne ne nous a inquiétés. Nous étions en Occident !

Nous aurions aimé rester en Autriche, mais ce n'était pas possible. Il y avait déjà trop de réfugiés. Les autorités n'acceptaient plus personne. La cousine de Kamilia nous offrait une possibilité de nous installer en Belgique.


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